“Beauté et émotion” – Pause philo ! #2

apollon et dionysos quel est le peintre de ce tableau

La création artistique révèle-t-elle la dimension tragique du monde ?

Cette question anime La naissance de la tragédie de Nietzsche. Pour ce dernier, la tragédie est

« l’art de la consolation métaphysique »

et ce dans la mesure où celle-ci naît du conflit sempiternel entre l’apollinien et le dionysien (ou le dionysiaque) ; autrement dit entre l’individuel et le sexuel du point de vue de la civilisation hellénistique.

L’individuum (« l’indivisible ») s’oppose fondamentalement au fatum (« destin »). En effet, l’instinct répond certes à des déterminations physiologiques, mais ces dernières sont-elles pour autant détectables à la différence des déterminations mécaniques ? Dans tous les cas, il s’agit pour Nietzsche de créer une différenciation, voire une forme de hiérarchisation, parmi les beaux-arts.

En quoi les arts graphiques et plastiques rivalisent-ils avec la musique ?

Derrière la figure d’Apollon, un des douze dieux de l’Olympe maîtrisant la lumière et l’intelligence, il y a la pensée des phénomènes, c’est-à-dire celle des choses qui nous apparaissent dans le monde sensible. Apollon symbolise la tension de la part des hommes vers l’ordre. Mais dans l’opéra tragique, la figure d’Apollon contraste avec celle de Dionysos, dieu de la vigne, de l’ivresse et de la transe, qui symbolise la tension purement physiologique vers l’oubli de soi et le désordre.

Entre Apollon et Dionysos, se joue précisément le conflit tragique entre le logos et le kaos. La musique est le seul des beaux-arts à chercher la transe, voire l’extase. Pour Nietzsche,

« le seul esprit de la musique nous fait comprendre qu’une joie puisse résulter de l’anéantissement de l’individu » [in La naissance de la tragédie, §16]

Ainsi, de la musique on ne peut retenir que la partition ; et ce, sans compter le fait que des musiciens peuvent jouer d’oreille.

Néanmoins, une question subsiste : L’art serait-il fondamentalement structuré tel un langage ? Rien n’est moins sûr.

[Cf. Esthétique de Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Tome II, trad. par C. Bénard revue et corrigée par B. Timmermans et P. Zaccaria, Paris, Librairie Générale Française, Le livre de poche- classiques de la philosophie, 1997, Troisième partie, Troisième section, Chapitre III, La poésie, Introduction, p.400 sqq.]

Cette série d’articles abordant la Philosophie de l’Art sous un nouvel angle vous sont proposés par :

Henri Feng , écrivain-philosophe, contributeur pour les Corsettes

“L’Art dans le Trait” – Pause philo ! #1

grotte chauvet pont d'arc -30 000 av. JC Ardèche- peinture rupestre

Ecrire, c’est dessiner et dessiner c’est écrire

En parlant au monde dans sa caverne, l’Homme de Cro-Magnon a fini par se parler à lui-même. Ses sons ont trouvé un écho. L’art graphique chinois (hanzi), comme les hiéroglyphes, se devaient de retranscrire ce qui était observé. L’inspection a donné lieu, dans un même geste, à une introspection.

Ecrire, c’est se redessiner. C’est se réinscrire

Si l’art se réalise sans règles précises, il s’agit alors de la création perpétuelle d’un autre univers. L’art est, par essence, idéaliste : il nie la réalité du monde extérieur pour mieux le sublimer, le magnifier.

Ce n’est pas seulement l’artiste, mais bel et bien l’homme, de façon générale, qui se définit comme animal angoissé et angoissant. Le néant est son seul divan. « L’art est un antidestin », affirme Malraux, dans Les voix du silence. Si le monde vécu se vit dans une angoisse infinie, il faut en conclure que l’angoisse est notre ordre universel.

Dès lors, l’art, comme l’amour, réagit à un ordre préétabli, un monde nécessairement angoissant. Créer consiste à s’angoisser de son angoisse : faire exploser, autant que possible, le code mathématique déchiffrable et mesurable par le scientifique. L’artiste aime enfin quand les autres s’angoissent. Voilà pourquoi Malraux nous dit encore :

« Comme l’amour, l’art n’est pas plaisir, mais passion »

Les apparences et les règles ne sont pas trompeuses, mais aux yeux de l’artiste, langoureuses et somptueuses. La prose s’impose contre les mauvais coups des haïku. Comment ne pas songer ici au courant surréaliste, notamment aux tableaux de Salvador Dali (1904-1989) ?

En matière de musique également, les accords se tordent dans les désaccords. L’album musical intitulé Medúlla de Björk (chanteuse islandaise née en 1965) donne l’exemple parfait d’une musique qui se réinvente perpétuellement : la chanteuse islandaise ne fait résonner autour d’elles que des voix au lieu de faire jouer des instruments.

La musique est définitivement chamanique. L’ordre artistique est clairement celui de la liberté. Cette dernière, ici, ne s’enferme ni dans le champ infini des possibilités ni dans les structures définies de la nécessité. Enfin, en littérature, les ratures ne sont pas tant des structures que des conjectures.

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Henri Feng , écrivain-philosophe, contributeur pour les Corsettes

Prévision de la publication Pause Philosophie #2 : 10 mars 2018